« Nous créons des incitations pour un comportement favorable au réseau »

Début février, Martin Emmenegger a succédé à Marco Gabathuler à la tête de Stadtwerk Winterthur – dans une période marquée par de nombreux grands projets. Ce qu'il faut pour les mener à bien tout en relevant les défis actuels de la branche : il l'explique dans cet entretien.

Swisspower : Monsieur Emmenegger, vous avez fait partie de la direction de Stadtwerk Winterthur pendant quatre ans avant de rejoindre ewz. Qu'est-ce qui vous a incité à revenir à Winterthour ? 

Martin Emmenegger : J'ai beaucoup aimé travailler chez Stadtwerk Winterthur lors de mon premier passage, parce que je pouvais contribuer à façonner l'entreprise. Aujourd'hui, j'ai été attiré par la possibilité d'assumer la responsabilité globale – précisément au vu des nombreux sujets qui nous occupent. Car Stadtwerk Winterthur n'est pas seulement un prestataire d'approvisionnement, mais aussi d'élimination des déchets. Nous faisons tourner la ville de Winterthour. 

Portrait

Martin Emmenegger est électricien de montage de formation. Il a obtenu le diplôme fédéral d'installateur-électricien, puis le titre d'ingénieur en électrotechnique HES (haute école spécialisée) à la ZHAW (Haute école zurichoise des sciences appliquées), suivi de formations continues en ingénierie économique et en économie énergétique. Il était dernièrement responsable du domaine Réseaux et membre de la direction d'ewz (services industriels de la Ville de Zurich). 

Quels sont les sujets que vous abordez en priorité en tant que directeur de Stadtwerk Winterthur ? 

Winterthour est une ville très dynamique. De plus en plus d'entreprises s'y implantent et de nouveaux quartiers résidentiels voient le jour. C'est pourquoi nous devons aussi développer l'infrastructure d'approvisionnement et d'élimination. Au cours des prochaines années, nous investirons plusieurs centaines de millions de francs dans de grands projets : la nouvelle STEP (station d'épuration des eaux usées), le remplacement de la ligne d'incinération 2 de l'UIOM (usine d'incinération des ordures ménagères), l'extension du réseau de chauffage à distance, la modernisation de grandes installations hydrauliques et l'augmentation des capacités au niveau moyenne tension du réseau électrique. Tous ces projets nous mettent à l'épreuve en matière de responsabilités, de processus, de reporting et de gestion des risques. Quand on a autant de projets en vue, il n'y a pas de place pour les inefficiences. C'est pourquoi nous révisons actuellement nos processus et nos structures. De plus, nous avons besoin de collaborateur·trice·s motivé·e·s pour mener ces projets à bien. C'est aussi une de mes priorités. Et bien entendu, la collaboration rodée avec la politique locale me tient particulièrement à cœur. 

Vous avez mentionné les investissements élevés que Stadtwerk Winterthur doit assumer. Comment y parvenir ? 

En tant que service municipal, nous pouvons nous procurer les moyens financiers pour les grands projets par l'intermédiaire de la Ville de Winterthour. Nous disposons en outre de réserves d'exploitation élevées et d'une situation financière stable. Mais bien entendu, la rentabilité de chaque projet doit aussi être au rendez-vous. Pour l'extension du réseau de chauffage à distance, par exemple, cela implique de construire de manière aussi efficiente que possible et d'atteindre une densité de raccordement élevée. 

Comment incitez-vous les propriétaires à opter pour un raccordement au réseau de chauffage à distance ? 

Pour qu'ils choisissent le chauffage à distance plutôt qu'une autre solution lors du remplacement de leur système de chauffage, deux points sont essentiels : une grande rapidité dans la démarche d'acquisition et une information transparente. Les propriétaires doivent savoir précisément quand leur bâtiment pourra être raccordé au réseau de chauffage à distance. Nous incitons en outre au remplacement anticipé des chauffages fossiles grâce à des subventions. 

Vous êtes un expert des réseaux électriques. Quelle stratégie permet aux gestionnaires de réseau de distribution de faire évoluer leurs réseaux assez rapidement tout en restant économiquement viables face aux nouvelles exigences ? 

Les client·e·s jouent un rôle de plus en plus important pour le bon fonctionnement du réseau électrique. C'est pourquoi nous créons des incitations financières pour un comportement favorable au réseau : pour l'année prochaine, nous prévoyons l'introduction d'un tarif de puissance pour tous les segments de clientèle ainsi que des tarifs saisonniers et des plages heures creuses élargies – en quelque sorte une étape préliminaire vers les tarifs dynamiques. L'extension proprement dite du réseau, nous l'abordons de manière très ciblée : nous investissons là où c'est vraiment nécessaire. Nous identifions les points faibles existants ou prévisibles du réseau à l'aide du monitoring, de simulations et de prévisions. 

Exploitez-vous aussi la possibilité de piloter activement des flexibilités décentralisées ? 

Dans ce domaine, nous restons prudents pour l'instant. Car pour les petites installations, l'effort est plus grand que le bénéfice. En revanche, nous pilotons par exemple de grandes installations solaires municipales, nous examinons le recours à des batteries de stockage et nous réalisons, dans le cadre de la nouvelle ligne d'incinération 2 de l'UIOM, une chaudière de pointe pilotable que nous utiliserons comme flexibilité. 

Outre la décarbonation et la sécurité d'approvisionnement à un coût abordable, quels sont actuellement les grands défis pour les services industriels suisses ? 

Premièrement, la volatilité des marchés et les instabilités géopolitiques se font sentir. Pour l'électricité par exemple, ce ne sont pas seulement les capacités d'importation limitées qui nous préoccupent, mais tout autant les longs délais de livraison et les prix élevés de composants tels que les transformateurs. Deuxièmement, la densité réglementaire a considérablement augmenté. Par exemple pour la mise en œuvre de l'acte modificateur unique : entre autres, nous autres gestionnaires de réseau avons hérité de nouvelles obligations d'information qui représentent un surcroît de travail considérable. Pour de nombreux·ses client·e·s, ces informations supplémentaires créent cependant davantage de confusion que de transparence. Rien que nos factures sont devenues très compliquées. Troisièmement, nous ressentons déjà les conséquences du changement climatique. Chez Stadtwerk Winterthur, nous devons par exemple nous pencher sur ce que l'augmentation des fortes pluies signifie pour l'exploitation de la STEP. 

Dans quels domaines une démarche en solo reste-t-elle pertinente pour les services industriels ? Et où faut-il davantage de coopérations ? 

C'est exactement la discussion que nous menons actuellement chez Stadtwerk Winterthur. La démarche en solo s'impose lorsqu'il s'agit de questions de politique locale – comme par exemple la mise en œuvre de la stratégie énergétique municipale. Pour l'extension des réseaux de chaleur aussi, je vois peu de potentiel de synergies, car la situation de départ est différente dans chaque ville. Les coopérations sont en revanche pertinentes là où des tâches similaires peuvent être résolues de manière standardisée. Je pense par exemple aux communautés électriques locales (CEL), aux mesures d'efficacité et à la gestion des flexibilités. Les économies d'échelle par l'achat groupé de matériel pourraient également être intéressantes. 

Quel rôle Swisspower doit-elle jouer dans ce contexte ? 

Swisspower doit élaborer et mettre en œuvre ce type de solutions communes. La plateforme CELhub, par exemple, est une réussite et rencontre un bon écho auprès de la population. Le lobbying reste en outre une mission importante de Swisspower : il s'agit de montrer la réalité de nos entreprises multi-fluides à Berne et de faire valoir nos intérêts, notamment dans les consultations. La plupart des services industriels sont trop petits pour le faire seuls. En regardant vers l'avenir, on peut aussi se demander quel rôle Swisspower jouera dans le cadre d'une libéralisation complète du marché de l'électricité. Car en cas d'ouverture du marché, tous les services industriels seront confrontés aux mêmes tâches.