Swisspower célèbre son anniversaire avec le slogan « Si Swisspower n’existait pas, il faudrait l’inventer ». À vos yeux, pourquoi la Suisse a-t-elle besoin d’une alliance des services industriels ?
Benoît Revaz : De nombreux services industriels existent depuis plus d’un siècle. Ils ont assuré le développement de nos infrastructures urbaines. Mais la transformation du système énergétique met aujourd’hui notre pays face à l’un de ses plus grands défis – et les services industriels sont au cœur du processus. Pour faire face à ce défi, ils ont tout intérêt à mettre à profit les exemples « best practice » de leurs homologues, à échanger sur leurs réussites et leurs ratés, à mettre en commun certaines activités et certains investissements. Il est certainement judicieux d’unir leurs forces au sein d’un groupement d‘intérêt. Une telle approche s’avère également utile pour les services industriels dans la Berne fédérale.
Avec l’adoption de la loi sur le climat et l’innovation, notre pays s’est fixé l’objectif que Swisspower poursuit déjà depuis 2012 – zéro émission nette d’ici 2050. Quel devrait être le rôle des services industriels pour favoriser cette trajectoire ?
Les services industriels se sont toujours fortement engagés au sein du secteur de l’énergie. Des villes comme Bâle, Berne et Zurich ont ainsi investi dès le début du siècle dernier dans de grandes centrales hydroélectriques dans les Alpes. Aujourd’hui, c’est pour la décarbonation et l’électrification qu’un rôle central revient une nouvelle fois aux services industriels. Avec les réseaux de chauffage à distance, ils peuvent apporter une contribution essentielle à la décarbonation du secteur des bâtiments. La décarbonation de la mobilité constitue également un défi majeur pour les villes. Les services industriels peuvent ici faire figure de partenaire crucial pour les entreprises municipales de transports publics en leur permettant d’électrifier leurs flottes.
Du point de vue de Swisspower, le développement des énergies renouvelables est encore bien trop lent. Comment comptez-vous l’accélérer ?
C’est vrai : à l’exception de la photovoltaïque, nous avançons trop lentement – qu’il s’agisse d’énergie éolienne, d’hydroélectricité, de biomasse ou de géothermie. Le Conseil fédéral et le Parlement entreprennent différents efforts pour accélérer les procédures. Mais c’est une question complexe, car nous n’opérons pas dans un vide juridique. Avec la loi fédérale relative à un approvisionnement en électricité sûr reposant sur des énergies renouvelables, nous avons néanmoins réalisé de nettes améliorations : en matière d’énergie renouvelable, nous visons désormais des objectifs contraignants au lieu de simples valeurs indicatives, et les modifications concernant la pesée des intérêts entre protection et utilité sont également favorables. Il n’existe cependant pas de solution universelle pour les différents projets. Pour avancer, nous n’avons pas d’autre choix que de travailler encore plus à la qualité de chaque projet et d’impliquer encore mieux les parties prenantes – y compris et surtout celles qui se positionnent comme critiques.
Hans-Kaspar Scherrer, le Président du conseil d'administration de Swisspower a appelé à un « Plan Rösti » comprenant trois axes principaux : premièrement l’augmentation de la capacité de production de la grande hydraulique, deuxièmement le développement accéléré d’installations éoliennes et solaires à haute part hivernale, et troisièmement des mesures permettant de transférer l’électricité excédentaire de l’été vers l’hiver – p.ex. des solutions power-to-X et des dispositifs de stockage. Ce plan est-il une bonne idée ?
Beaucoup d’initiatives vont déjà dans ce sens et nous disposons de plans correspondants. Mais la mise en œuvre reste difficile, comme le montrent par exemple les 16 projets de la table ronde consacrée à l’énergie hydraulique, alors même qu’ils figurent explicitement dans un texte de loi. La Suisse ne fonctionne tout simplement pas selon le principe « top-down ». Si un projet ne réunit pas de soutien local suffisant, il est peu probable de pouvoir un jour construire les installations de production. Pour faire avancer des projets, il est incontournable de concilier les différents intérêts en présence.
Les villes et les services industriels doivent assurer une grande partie des investissements nécessaires à la transformation du système énergétique – par exemple pour remplacer les chauffages fossiles par des réseaux de chaleur. Mais ils ont de plus en plus de mal à faire face à cette charge financière. Sur quel soutien peuvent-ils compter de la part de la Confédération ?
La sortie progressive du gaz comme énergie de chauffage implique pour les services industriels la perte d’une source importante de revenus et le développement d’une alternative (les réseaux de chaleur) qui nécessite d’importants investissements. Dans ce contexte, il est souvent question de grands besoins de financement. Les villes ont pourtant la possibilité de financer leurs investissements de manière compétitive. Le défi majeur auquel font face les services industriels tient plutôt aux risques liés à la demande : au fil du temps, la rénovation des bâtiments et le changement climatique pourraient réduire les besoins en chaleur. C’est une éventualité que l’on peut prévoir dans le business plan. Mais la disparition soudaine d’un grand consommateur peut menacer la rentabilité de tout un réseau. C’est pourquoi la loi sur le climat crée la possibilité d’obtenir une garantie contre les risques – c’est à notre avis un bon moyen de mieux maîtriser les risques inhérents au développement d’un réseau de chaleur.
Quelle forme prend cette garantie contre les risques ?
Prenons deux exemples. Si un réseau de chaleur perd un client important, p.ex. un hôpital qui ferme, c’est une part majeure de la demande en énergie thermique qui disparaît. Des imprévus impactant les exploitants de réseau sont aussi envisageables dans la production de chaleur, par exemple le déménagement d’un centre informatique ou une diminution inattendue du volume des eaux souterraines faisant pour ainsi dire tarir la source de chaleur. Face à ces risques imprévisibles, la Confédération prévoit une garantie. Dans de tels cas, elle prend en charge à partir de la survenue de l’événement jusqu’à 50 % – avec une limite maximale de 5 millions de francs – des investissements de remplacement nécessaires ou de l’investissement devenu impossible à amortir, et ce jusqu’à 15 ans à partir de la mise en service du réseau de chaleur. La Confédération ne peut bien entendu pas assurer le risque commercial ou le risque technique.
Dans les années à venir, d’autres décisions stratégiques doivent être prises en matière de politique énergétique. Que conseillez-vous à Swisspower pour s’impliquer dans ces processus en tant que voix influente dans la Berne fédérale ?
Il serait présomptueux de ma part de dispenser des conseils. Mais je peux dire une chose : je constate que la densité et la complexité de la réglementation dans le domaine de l’énergie augmentent constamment. Je vois là une possibilité pour les services industriels de se positionner en tant qu’acteurs crédibles dans la lutte contre la densité réglementaire et d’apporter des propositions concrètes pour la réduire. Car la Suisse doit sa réussite au principe de subsidiarité : l’État n’intervient que lorsque les acteurs du marché ne sont pas en mesure de trouver eux-mêmes les solutions adaptées. Ces derniers temps, ce principe a été quelque peu perdu de vue. Il me paraît par ailleurs important d’enrichir régulièrement la discussion politique d’un point de vue systémique et de ne pas se concentrer uniquement sur la production, mais de prendre aussi en compte les réseaux, les dispositifs de stockage et la souplesse de consommation.
Que voulez-vous dire par là ?
Ces dernières années, la discussion en matière de politique énergétique a tourné presque exclusivement autour de la production d’électricité. Nous savons aujourd’hui ce qui est à faire dans ce domaine. Il nous faut maintenant élargir notre champ de vision en nous concentrant aussi sur les réseaux, les dispositifs de stockage, les flexibilités et l’efficience énergétique. De plus, une vue systémique porte non seulement sur l’électricité mais aussi sur la chaleur et le froid. Oui, l’électrification est une réalité. Mais à l’avenir, nous devrons miser non seulement sur des électrons mais aussi et toujours sur des molécules. Cette complémentarité sera décisive.